Agrandir l'image

En septembre 1840, Eugène Delacroix reçoit la commande d’une partie des décors de la nouvelle bibliothèque de la chambre des Pairs au Palais du Luxembourg – l’actuel Sénat. Outre la coupole centrale et ses quatre pendentifs il est chargé du cul-de-four latéral, pour lequel il réalise cette maquette préparatoire, acquise en 2017 par le musée Delacroix. Le peintre l’a conservée dans ses différents ateliers ; à sa mort elle se trouvait dans son dernier atelier, rue de Fürstenberg.

Un emplacement difficile

La bibliothèque de la chambre des Pairs au Palais du Luxembourg occupe une galerie longue de 52 mètres. L’un des deux murs de la galerie est aveugle, couvert de rayonnages ; l’autre est percé d’une série de grandes baies ouvertes sur le jardin. Le cul-de-four est situé au-dessus de la baie centrale. Il est donc à contre-jour et éclairé par en-dessous. Cette disposition représentait une difficulté technique pour le peintre, qui de surcroît devait trouver le moyen de peindre sur une surface concave sans que les personnages paraissent pour autant penchés ou déformés. C’est pourquoi Delacroix a eu recours à une maquette préparatoire qui lui a permis d’appréhender au mieux l’adéquation de sa composition à l’emplacement qui lui était destiné.

Alexandre le Grand, vainqueur de l’empire perse

Le choix du sujet était laissé à sa libre appréciation. Dans une note manuscrite, Delacroix a décrit ainsi la scène qu’il a choisie : Après la bataille d’Arbelles, les soldats macédoniens trouvèrent parmi les dépouilles des Perses un coffre d’or d’un prix inestimable. Alexandre ordonna qu’on le fît servir à renfermer les poèmes d’Homère . L’action se situe donc au IVe siècle avant J.-C., lors du dernier affrontement entre les armées du Perse Darius III et celles, victorieuses, d’Alexandre le Grand. Delacroix s’inspire certainement de sa lecture des historiens romains de l’Antiquité – on ne sait lequel précisément, car Quinte-Curce situe cette épisode à Damas et Plutarque à Gaza – qui ont fait le récit de la passion d’Alexandre pour Homère, notamment pour l’Iliade dont le conquérant connaissait des passages entiers par cœur.

Le culte rendu à la poésie homérique

Le choix de ce sujet fait écho au lieu d’étude, de lecture et de sagesse dans lequel le décor prend place. Le paysage serein, le ciel paisible participent de cet hommage lumineux à la poésie et à l’art – trésors plus précieux encore que les trophées militaires. Pour rendre la scène éloquente, Delacroix a divisé sa composition en trois parties : à droite, Alexandre est sur un siège au milieu des trophées de sa conquête récente, couronné par la figure de la Victoire. Il détourne les yeux des vaincus et des captives. À gauche, les Macédoniens, vainqueurs, emportent le manuscrit dans le coffre précieux. Évocation du combat qui vient de s’achever, un char est renversé, l’aurige git au sol tandis que son cheval se dresse avec terreur. À l’arrière-plan, un cheval s’effondre. Au centre, le trophée d’armes semble posé sur le rebord de la fenêtre qu’il surmonte. La disposition pyramidale de l’ensemble s’accorde harmonieusement avec la forme du cul-de-four et témoigne d’une savante maîtrise de la répartition des masses.

Bibliographie :

  • Maurice Sérullaz, Les peintures murales de Delacroix, Paris, Les éditions du temps, 1963
  • Lee Johnson, The paintings of Eugene Delacroix, vol. V, Oxford, Clarendon Press, 1989, n°570, p. 113
  • Barthélémy Jobert, Delacroix, Paris, Gallimard, 1997
  • Dominique de Font-Réaulx, Une maquette de Delacroix pour imaginer un décor monumental, Grande Galerie. Le journal du Louvre, été 2018, n°44