Musée National Eugène Delacroix
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Etude pour Jacob luttant avec l’Ange

Eugène Delacroix (1798-1863)

© RMN / H. Lewandovski

Eugène Delacroix
(1798-1863)

Graphite
1850
En bas à g., cachets des coll. Darcy et coll.Gobin
En bas à d., cachet de la coll. Gobin
H. 0,245 m ; L. 0,325 m



MD 1997-2
Don Francis Gobin en mémoire de son père Maurice Gobin

Parmi les sujets peints par Delacroix pour la chapelle des Saints-Anges de l’église Saint-Sulpice à Paris, la Lutte de Jacob avec l’Ange est certainement l’une des compositions les plus puissantes de l’artiste. Avec Héliodore chassé du Temple et l’Archange Saint Michel terrassant le démon, ce programme mural met en scène trois épisodes bibliques où l’ange est le messager belliqueux du pouvoir salvateur de Dieu. Si la Lutte de Jacob avec l’Ange, que relate le chapitre 32 de la Genèse, exalte au premier regard la beauté de la nature avec ses arbres immenses aux troncs tortueux, son sujet principal reste l’étrange couple de lutteurs qui, au terme d’un combat emblématique d’une quête spirituelle, voit Jacob blessé mais invaincu. Dans cette œuvre ultime, achevée en 1861, Delacroix livre lui-aussi son dernier combat esthétique.

 

Par un arrêté en date du 28 avril 1849 émanant de la préfecture de la Seine - division des Beaux-Arts dirigée par Antoine Varcolliers - Delacroix reçoit la commande du décor d’une chapelle de l’église Saint-Sulpice à Paris et décide, après un changement thématique inopiné, de traiter le sujet des Saints Anges. Il s’aperçoit, comme il en témoigne dans son Journal, que c’est « le jour-même de leur fête », le 2 octobre 1849, qu’il prend ce parti. Ajournée par des travaux plus urgents, notamment le compartiment central du plafond de la galerie d’Apollon au Louvre (1850-51), les peintures pour l’Hôtel de Ville (1852-54) et la grande rétrospective de ses œuvres pour l’exposition universelle de 1855, ainsi que par les difficultés techniques du travail, ce n’est que le 31 juillet 1861 que la décoration de la chapelle (la première à droite en entrant par le portail central) est inaugurée, deux ans avant la mort de l’artiste.

Il est probable que l’étude pour la Lutte de Jacob avec l’Ange que possède le musée Delacroix a été réalisée en 1850, alors que le peintre dit travailler « aux croquis pour Saint-Sulpice à soumettre à la préfecture » (Journal, 27 février 1850). D’autres études préparatoires sont aujourd’hui dispersées, comme celle du Fogg Art Museum à Cambridge (Mass.) où les belligérants se trouvent à droite de la composition et en position inversée (un calque à la plume du musée Delacroix reprend cette même disposition). Ici, l’attaque frontale de Jacob, le genou haut levé, marque sa détermination absolue au combat : la composition définitive conserve ce même mouvement offensif. D’un crayon rapide et léger, l’artiste suggère presque un mouvement dansant où l’Ange aux ailes juste esquissées pare l’attaque et blesse Jacob à la cuisse ; il est cependant loin d’évoquer la stabilité sereine et inébranlable de l’Ange sans nom aux ailes bien verticales que, dans ce très long combat nocturne, il incarnera finalement sur les murs de la chapelle.

Delacroix a-t-il été inspiré par Lamartine, qui, dans ses Méditations poétiques, évoque l’enlacement des deux êtres comme les troncs noueux des arbres qui les dominent ...

« Dans un formidable silence
Ils se mesurent un moment ;
Soudain, l’un sur l’autre s’élance ;
Saisis d’un même emportement,
Leurs bras menaçant se replient,
Leurs flancs pressent leurs flancs pressés ;
Comme un chêne qu’on déracine,
Leur tronc se balance et s’incline
Sur leurs genoux entrelacés ».

Le sens de l’œuvre

Les invités sollicités par le maître à l’inauguration de sa chapelle du 31 juillet au 3 août 1861 n’ont pas tous répondu au rendez-vous. Les artistes, oui, ce qui fait dire à Delacroix : « On m’a assuré de tous côtés que je n’étais pas encore mort. » (Correspondance générale, Joubin, 1935, IV, p.269-270). Aux articles élogieux d’un Théophile Thoré ou d’un Charles Baudelaire répondront les critiques d’un Emile Galichon ou d’un Louis Vitet. « C’est une grande scène religieuse, écrira Barrès, la colère du courageux qui fonce, pour se colleter avec son idéal, devient une puissante exaltation de l’âme dans son mystère. » Il faut dire que Delacroix a toujours privilégié les sujets mettant en scène l’épreuve de la Foi évocatrice de son propre scepticisme religieux (nombreux Christ en croix, Christ à la colonne, Pèlerins d’Emmaüs, plusieurs versions du Christ sur le lac de Génésareth). Au terme de sa vie, cette angoisse spirituelle, qui trouve son lit dans l’agnosticisme de sa jeunesse, le porte naturellement à l’épisode fameux et pourtant obscur de la lutte de Jacob avec l’Ange.

Car le peintre a effectivement mené toute sa vie cette lutte en solitaire de l’artiste se mesurant dans l’acte créateur avec lui-même et, pourquoi pas avec le Dieu créateur sous l’apparence de l’Ange. Il est seul, comme Jacob dans la nuit avant de passer le gué du Yabboq ; à l’image de celui du fils d’Isaac, son combat est exaltant : « La peinture me harcèle et me tourmente de mille manières à la vérité comme la maîtresse la plus exigeante », confie-t-il à son Journal au 1er janvier 1861 alors qu’il est en plein travail à Saint-Sulpice, « depuis quatre mois, je fuis dès le petit jour et je cours à ce travail enchanteur comme aux pieds de la maîtresse la plus chérie ; ce qui me paraissait de loin le plus facile à surmonter présente d’horribles et incessantes difficultés. Mais d’où vient que ce combat éternel, au lieu de m’abattre, me relève, au lieu de me décourager, me console [...] ? ».

Documentation

Maurice Sérullaz, Delacroix, Peintures murales, Paris, Ed. du Temps, 1963.

Joyce C. Polistena, Nouvelles sources pour le cycle des peintures murales de Delacroix à Saint-Sulpice in Bulletin de la Société des Amis du musée de Delacroix, 2009, n° 7, p.25-38.

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